« Suivre ses traces » (1 Pierre 2.9-10, 18-25)
INTRODUCTION : QU’EST-CE QU’UN
CHRÉTIEN?
Des fois, ce sont les questions les plus « évidentes »
qui nous permettent de mieux se comprendre en tant que… bon, ce matin, on va
réfléchir sur la question, Qu’est-ce qu’un chrétien? Ça se peut que notre première réaction soit
de se dire : « Voyons-donc! »
Si nous sommes là, c’est à cause que nous savons très bien c’est quoi
un chrétien. Vous savez peut-être
que le mot « chrétien » n’apparait que 3 fois dans le Nouveau Testament
(Ac. 11.26 : forme plurielle; Ac. 26.28; 1 Pierre 4.16). C’est loin d’être le terme préféré de la Bible
pour parler de…nous. Le terme
préféré pour parler des « suiveurs de Jésus » dans les évangiles et
le livre des Actes est le mot « disciple ». C’est le premier de deux mots qu’on va
examiner ce matin.
« DISCIPLES » DE JÉSUS (ÉVANGILES
& ACTES)
À la toute fin de l’évangile selon Matthieu,
le Jésus ressuscité donne un dernier commandement aux apôtres :
« Jésus…leur parla ainsi : J’ai reçu tout pouvoir dans
le ciel et sur la terre : allez donc dans le monde entier, faites des
disciples parmi tous les peuples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et
du Saint-Esprit et enseignez-leur à obéir à tout ce que
je vous ai prescrit… » (Mt. 28.18-20, Semeur).
Ce passage s’agit
un peu de la description de tâche de l’Église – faites des
disciples. Ce mandant – cette « grande
commission » - est évidemment d’une extrême importance. Donc, qu’est-ce qu’un disciple?
Ce qu’on voit dans les Évangiles,
c’est que Jésus invite les gens à le « suivre ». Dans les Évangiles, personne ne devient un « chrétien »
en s’adhérant à un Symbole, en adoptant un système métaphysique de spéculation
abstraite au sujet de la « vie spirituelle » ou même au sujet des idées
« véridiques ». Au contraire,
Jésus est en route vers une destination, et il invite les gens à marcher à sa
suite et de l’accompagner sur son chemin.
Ceci ressemble à ce qui aura fait n’importe quel rabbin juif du premier
siècle qui cherchait à s’entourer d’élèves.
Bien entendu, le mot « disciple »
veut dire « étudiant » ou « apprenti ». Des disciples cherchaient à être des
apprentis d’un « maître » avec le but d’atteindre le niveau de connaissance
et de piété de leur rabbin et ainsi imiter sa manière de vivre. La notion d’« être comme Jésus » nous
est très familière, mais ça se peut qu’on l’associe à un « stade avancé »
de la vie chrétienne, peut-être réservée aux croyants « matures ». Cependant, ce n’est pas ça qu’on retrouve
dans les Évangiles. Dans les évangiles
de Matthieu, Marc, Luc et Jean, « devenir comme
Jésus » s’agit tout simplement du sens littéral de prendre Jésus pour son
maître. L’idée, c’est d’être avec Jésus
et d’apprendre comment agir, penser, prier et être autant
que possible comme lui.
En fait, on pourra dire que l’évangile
selon Matthieu se veut un « manuel de disciple ». Chapitre 5 débute en nous disant que :
« Jésus…voyant ces foules, monta sur une colline. Il
s’assit, ses disciples se rassemblèrent autour de lui et il se mit à les
enseigner… » (Mt. 5.1-2)
S’assoir, en
effet, c’était d’adopter la posture d’un enseignant, d’un maître. En montant jusqu’en haut de la « montagne »
et en s’assoyant, Jésus se révélait comme le nouveau Moïse. Ceci nous rappelle le moment auquel Moïse est
monté au sommet du Mont Sinaï afin d’y recevoir les Dix Commandements de la
part de Dieu (voir Ex. 19 – 34). Moïse
était considéré comme étant le « maître d’Israël » (Mt. 23.2-3; Jn.
9.28). Pour les trois prochains chapitres
de l’évangile, Jésus va transmettre une « nouvelle loi » à ses
disciples, ce qu’on appelle le « Sermon sur la Montagne ». Cette loi nouvelle « surpasse la justice
des Pharisiens » (Mt. 5.20).
À ce moment-ci, une autre question s’impose
à nous – alors qu’on cherche à faire des disciples, est-ce qu’on se sert du
Sermon sur la Montagne comme notre « matière de base »? Ce ne peut pas être plus claire – dans l’évangile
qui se termine avec le commandement de faire des disciples et d’enseigner
aux nations d’obéir à tout ce que Jésus a prescrit aux apôtres (Mt.
28.19-20), on retrouve trois chapitres composés de l’enseignement de Jésus à
ses disciples originaux! En fait,
dans l’évangile selon Matthieu, on retrouve 5 « blocs » (sections) de
l’enseignement de Jésus (voir les chapitres 5-7; 10; 13; 18; 23-25). Entre chaque « bloc » d’enseignement
se trouvent les récits au sujet des miracles de Jésus, l’appelle des disciples,
etc. Cette structure nous rappelle la « Torah »,
l’enseignement de Moïse, qui se trouvent dans les 5 premiers livres de la Bible.
Comme ça, Matthieu nous fait constamment
des clins d’œil. Et pourtant, est-ce qu’on
a compris ce qu’il essaie de nous communiquer?
Son évangile se termine avec Jésus qui ordonne aux apôtres d’enseigner
aux nations d’obéir à son enseignement.
Est-ce que c’est ça, notre « recette » pour faire des
disciples? Est-ce que c’est comme ça que
nous nous comprenons, en tant que disciples de Jésus? Nous considérons-nous comme « les gens
qui obéissent à Jésus »? Bref, c’est
ça un disciple – selon Matthieu – quelqu’un qui obéit à Jésus. Dans l’évangile selon Jean, Jésus dit aux
apôtres : « Si vous m’aimez, vous suivrez mes commandements »
(Jn. 14.15).
Qu’est-ce que Jésus nous commande de
faire? L’enseignement du Sermon sur
la Montagne est tout à fait radical.
Jésus nous enseigne l’amour des ennemis, le pardon radical, une
confiance absolue au Père céleste, un détachement des biens matériaux, l’importance
de faire les bonnes œuvres sans hypocrisie (Mt. 5.16), etc. Jésus enseigne même l’imitation de Dieu
– « Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait » (Mt.
5.48). Ça ne nous surprend pas de savoir
que nombreux lecteurs de l’évangile selon Matthieu – même des bons chrétiens
connaissant et pieux – se sont découragés en lisant les paroles de Jésus dans
les chapitres 5 – 7 de Matthieu.
Certaines traditions chrétiennes considèrent
que les « conseils de perfection » de Jésus s’appliquent qu’aux religieux,
aux gens qui se séparent de la société, qui vivent en communauté entre eux, et
qui consacrent le gros de leurs journées à la prière et la lecture de la Bible
(bon, ce que je dis là, ça peut aussi s’appliquer à certains pasteurs…). Mais je crois que cela s’agit d’une grave
erreur. Jésus, au sommet de la montagne,
s’adressait à des disciples, à Monsieur et Madame tout le monde. Il y avait des « experts de la religion »
à l’époque – pour ne prendre qu’un exemple, les Pharisiens. Mais ce n’est pas à eux que Jésus enseigne
sur la montagne. Ça, c’est ce qui est
vraiment radical ici – Jésus prétend que la « perfection » – de Dieu!
– peut être imiter par une femme ordinaire, par un homme tout à fait normal,
par une maman à la maison, par un entrepreneur, par une avocate, par un plombier,
par vous, par moi.
Maintenant, il faut regarder ce que Jésus
entend par « perfection ». Chaque
culture, chaque époque et chaque individu a son idée de qu’est-ce que la perfection. Ce que le mot « teleios »
veut dire, c’est « arrivé à son plein potentiel », « complet »,
« accompli », « mature » (« You’ve arrived! »). C’est le même mot que Jésus a prononcé en
mourant sur la croix : « Tout est accompli! » (Jn.
19.30). Ce à quoi Jésus nous appelle ici,
c’est de réaliser son destin d’être humain créé à l’image de Dieu (voir
Gn. 1.26-31; Jn. 5.19). Ce que fait le
péché, en fait, il nous enlève notre humanité, le péché nuit à l’image
de Dieu en nous, il obscurci l’image du Créateur. Le but, c’est de laisser briller pleinement l’image
de Dieu en nous (Mt. 5.14-16; voir 2 Cor. 4.5-6). Notre nature pécheresse fait en sorte qu’on
soit hostile les uns vis-à-vis les autres.
On compétitionne tous pour avoir plus de biens, pour acquérir un statut
plus élevé, pour se protéger contre les menaces réelles et imaginées, pour imposer
sa volonté, pour augmenter son estime de soi.
Jésus arrive et il nous dit : Aimez! Oubliez-vous, mettez de côté vos propres
intérêts, pensez à l’autre, même celui qui est votre ennemi! L’auteur et apologète chrétien G.K. Chesterton
a dit : « Jésus nous a donné le commandement d’aimer et nos prochains
et nos ennemis parce que bien souvent, ils se trouvent à être les mêmes personnes ». Être parfait comme Dieu est parfait, c’est d’aimer
tout le monde d’une manière désintéressée.
Notre Père céleste « fait luire son soleil sur les méchants aussi
bien que sur les bons, et il accorde sa pluie aux justes comme aux injustes »
(Mt. 5.45). Notre amour pour les autres,
nous dit Jésus, ne devrait pas dépendre de la manière dont eux nous traitent.
Si c’est ça, entre autres, le sens d’être
un disciple, je dois m’interroger : Suis-je un disciple? Je désire suivre Jésus. Oui, je suis effectivement un disciple
– je suis un disciple qui a encore bien des choses à apprendre et à « perfectionner ». Toute personne qui essaie intentionnellement
de suivre Jésus va apprendre l’humilité.
Entre autres, parce qu’en essayant, elle va constater jusqu’à quel point
c’est exigeant ainsi que tout le chemin qui lui reste à faire avant de ressembler
à Jésus. L’humilité, c’est comme le « bonus »
inclut dans le forfait – dès qu’on s’engage à suivre Jésus, l’humilité sera au
rendez-vous, garantie!
Jusqu’à maintenant, on a vu que – selon Matthieu
(Jésus) – être disciple, c’est assez intense, merci. Bon, les choses doivent empirer avant d’améliorer. Après le Sermon sur la Montagne, le prochain « bloc »
d’enseignement se trouve au chapitre 10, où Jésus prépare les apôtres à être
envoyés en mission et d’annoncer le royaume de Dieu. Avant de les envoyer deux par deux, Jésus
leur dit :
« Le disciple n’est pas plus grand que celui qui
l’enseigne, ni le serviteur supérieur à son maître. Il suffit au
disciple d’être comme celui qui l’enseigne et au serviteur d’être comme son
maître. S’ils ont traité le maître de la maison de Béelzébul, que diront-ils de
ceux qui font partie de cette maison ? N’ayez donc pas peur de ces
gens-là ! … Ne craignez donc pas ceux qui peuvent tuer le corps, mais qui n’ont
pas le pouvoir de faire mourir l’âme…Ne vend-on pas une paire de moineaux pour
un sou ? Et pourtant, pas un seul d’entre eux ne tombe à terre sans le
consentement de votre Père…N’ayez donc aucune crainte, car vous, vous avez plus
de valeur que toute une volée de moineaux. » (Mt. 10.24-31)
Les apôtres
se trouvent à être des associés, des camarades, des élèves d’un rabbin controversé! Jésus leur dit ici de se préparer à souffrir;
plus encore, Jésus leur dit que c’est normal – si le maître a été haïe, les
disciples devraient s’attendre à être méprisé à leur tour. Donc, être un disciple sous-entend obéir à
Jésus et souffrir comme Jésus a souffert.
Deux dimensions de la mission. Qu’est-ce qu’un Chrétien? Un Chrétien, c’est un disciple de Jésus, c’est
quelqu’un qui l’obéit et se montre solidaire avec Jésus, peu importe les
conséquences. L’obéissance et la souffrance,
voilà les deux dimensions incontournables de l’identité d’un Chrétien, selon
les Évangiles. Ces deux éléments sont
nécessaires parce que, en tant que disciples, nous sommes en mission. Savez-vous que les Forces armées utilisent le
mot « mission » pour décrire leur objectif au sein d’une situation de
combat? On va dire des choses du
genre : « La ‘mission’ est de neutraliser l’ennemi; d’interrompre les
communications de l’ennemi; de sécuriser cette ville; de capturer tel ou tel
commandant ennemi, etc. » L’obéissance
et la souffrance, c’est le sort de tout soldat sur la ligne de front. Pour accomplir une mission militaire, il faut
aux troupes d’obéir à leurs ordres et de persévérer jusqu’à atteindre leurs
objectifs, peu importe ce qui peut arriver à leur unité pendant le combat. Notre Seigneur nous a donné l’ordre de faire
des disciples. « J’ai reçu tout
pouvoir dans le ciel et sur la terre : allez donc… » En tant que membres du peuple de Dieu, nous
sommes les collaborateurs de Dieu dans sa mission de sauver le
monde. C’est pour ça que Dieu nous a
sauvés! Pour qu’on se joint à la mission
qui a été lancée dès l’appel d’Abraham – « Je te bénirai et tu seras une
bénédiction; toutes les nations de la terre seront bénies à cause de toi »
(voir Gn. 12.1-3; Gal. 3.14).
Après le livre des Actes, le mot « disciple » n’apparaît plus dans le Nouveau Testament. Regardons un terme privilégié pour décrire les Chrétiens dans les épîtres.
« ESCLAVES » DU CHRIST
(ÉPÎTRES)
Des esclaves chrétiens. Retournons à la première épître de Pierre. Dans le passage qu’on nous a lu tantôt,
Pierre s’adresse à des esclaves chrétiens. Dans l’empire romain du premier siècle, un esclave
n’avait aucun droits, aucun recours, un esclave était complètement à la merci
des désirs de son maître. Tout ce qui
est accompli aujourd’hui par le moyen de l’électricité, le gaz et les moteurs était
fait par des esclaves dans le monde ancien.
Alors que l’église primitive s’étendait à travers l’empire, beaucoup d’esclaves
se sont convertis à l’évangile. C’est
fort probable qu’il y avait plus d’esclaves que de « maîtres » dans
les églises auxquelles Pierre s’adresse.
Donc, des esclaves ainsi que leurs maîtres se retrouvaient ensemble
dans les rassemblements chrétiens.
Imaginez le malaise dans les églises de la Galatie lorsque Paul leur écrit :
« Il n’y a plus ni Juifs ni non-Juifs, il n’y a plus
ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme. Unis à
Jésus-Christ, vous êtes tous un. » (Gal. 3.28)
Paul. Dans sa lettre « à Philemon », Paul
écrit à un maître Chrétien – Philémon – au sujet de son esclave Onésime, qui s’était
sauvé de la maison de son maître, et s’était réfugié auprès de Paul après sa conversion
à Jésus. Dans cette épître, Paul
commence à subtilement miner l’idée qu’un esclave chrétien puisse « appartenir »
à un maître chrétien. La « forteresse »
de l’esclavage n’était certainement pas détruite par Paul, mais il reste que
dans les pages du Nouveau Testament, on voit les craques qui commencent à se
former dans son fondement (voir 1 Cor. 7.21-24; 12.13). L’historien contemporain Tom Holland nous explique
comment les Romains traitaient leurs esclaves (ce n’est pas beau à lire);
lorsqu’on lit le Nouveau Testament de pair avec des ouvrages historiques, le
Nouveau Testament se montre extrêmement « progressif », en ayant une
vision de la dignité de toutes personnes, qu’elles soient « esclaves ou
libres ». Tom Holland explique
comment, lors des siècles avant que le Christianisme soit légitimisé par les
autorités impériales romaines, l’Église avait créé un genre de système d’« aide
sociale » qui a servi comme refuge pour les sujets les plus vulnérables de
l’empire, les gens qui n’avaient aucun autre recours.
Des esclaves comme modèles. Pierre, pour sa part, exhorte les esclaves
chrétiens de « prendre leur mal en patience ». Il leur dit:
« …si vous endurez la souffrance tout en ayant fait le
bien, c’est là un privilège devant Dieu. C’est à cela que Dieu vous a
appelés, car Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un exemple, pour
que vous suiviez ses traces…Injurié, il ne ripostait pas par l’injure.
Quand on le faisait souffrir, il ne formulait aucune menace, mais remettait sa
cause entre les mains du juste Juge. » (1 P 2.20-23)
Pierre dit aux esclaves que le Christ a souffert pour eux,
leur laissant un exemple, pour qu’ils suivent ses traces. En disant cela, Pierre désigne les esclaves
chrétiens comme étant l’exemple pour les autres membres des églises. Les Chrétiens de la Turquie vivaient de la persécution
au moment où Pierre leur envoie sa lettre.
Entre autres, ils se faisaient injuriés et étaient victimes des calomnies
malicieuses, dû au fait qu’ils portaient le nom de « Chrétiens »
(voir 1 Pierre 4.16). En mettant les
esclaves de l’avant comme modèles, Pierre dit aux autres croyants, « On
vous fait souffrir parce que vous êtes Chrétiens; là, vous partagez le sort des
esclaves parmi vous. Pour eux, la
souffrance a toujours fait partie de leur quotidien. Maintenant, vous, Chrétiens libres, c’est à
votre tour de vivre la souffrance. Faites
comme vos esclaves, eux qui sont appelés à faire comme Jésus! » C’est radical! Prendre un esclave comme modèle? Mais un esclave, c’est un rien. Être esclave, c’est une honte! Pourquoi Pierre profère-t-il des propos si
scandaleux?
Un recueil de textes subversifs. Ça ne devrait pas nous surprendre que le
Nouveau Testament soit rempli d’ironie, de paradoxe et de la rhétorique
subversive. Le Nouveau Testament vise à
déconstruire le système de valeurs du monde du 1er siècle – un
système basé sur l’« honneur », le pouvoir et la gloire. Sur l’envers de ces valeurs – à éviter à tout
prix – se trouvaient la honte, la faiblesse et l’ignominie. C’est surement normal de chercher à être
« fort », pas vrai? Le fameux
philosophe Allemand du 19e siècle, Friedrich Nietzsche (1844—1900),
a même affirmé que le Christianisme s’agissait d’une « religion pour
esclaves » qui promulguait une « moralité de
ressentiment ». Il croyait que la
foi chrétienne donnait aux gens opprimés un moyen d’exprimer leur frustration
et de se considérer « supérieur » à leurs oppresseurs. Pour Nietzsche, le Christianisme était la
religion des faibles, et c’est pour cela qu’il la méprisait. Il cherchait à réaliser une « transvaluation
de toutes les valeurs » en occident afin que l’humanité pût se libérer de
cette moralité « faible » et ainsi atteindre son plein potentiel,
celui de devenir le « surhomme » (Übermensch).
Maître de la déconstruction. Nietzsche est connu, ensemble avec Karl Marx
et Sigmund Freud, comme un des « maîtres du soupçon/de la
déconstruction ». Ces penseurs du
19e siècle ont cherché à « déconstruire » les mœurs
occidentales et ont été très influents dans le courant de pensée du
« postmodernisme ». Nous avons
vu ce qui s’est passé lorsque ces idées ont été adoptées au 20e
siècle en Allemagne par les gens ayant le pouvoir de « façonner » la
société à l’image de leurs préjudices… Bien que de nos jours, on se préoccupe
du sort des membres vulnérables de notre société (du moins, on souhaite que le
gouvernement s’en préoccupe), il reste que nos valeurs ressemblent beaucoup à
celles du monde ancien – nous sommes censés admirer qui au juste? Qui devrions-nous prendre comme modèles,
d’après ce qu’on nous dit? Réponse :
les riches, les puissants, les « influenceurs », ceux qui ont
« réussi ». Il s’agit là de la
même veille histoire. En fait, l’Église
primitive a fait pour le monde ancien ce que Nietzsche aurait aimé faire pour
l’Europe du 19e siècle – les textes du Nouveau Testament ont
complètement transformés (« déconstruit ») les valeurs de la société environnante.
La croix. Regardons ce que le Nouveau Testament a fait
du symbole ultime du pouvoir impérial romain, symbole qui servait d’affirmation
publique de l’autorité absolue de l’empire et qui était, pour la victime, une
expérience de honte pire même que la mort.
Considérons la manière dont le Nouveau Testament déconstruit…la
croix. Pour l’évangile selon Jean, la
crucifixion de Jésus s’agit, non pas d’un moment des plus honteux; au
contraire, Jean présente la croix comme la « glorification » de Jésus,
le moment de son « exaltation » (voir Jn. 3.14; 12.32). Pour Paul, la mort de Jésus sur la croix se
trouve à être le moment de victoire, c’est la « triomphe » de
Jésus, son défilé de victoire après avoir vaincu ses ennemis; Paul fait
référence ici à ce qui faisaient les généraux romains victorieux dans les rues
de Rome (voir Col. 2.13-15). Paul traite
le Christ crucifié de la « sagesse » et le « pouvoir » de
Dieu et insiste que la « folie » de Dieu soit plus sage que la
sagesse humaine et que la « faiblesse » de Dieu soit plus fort que le
pouvoir humain (voir 1 Cor. 1.23-25). Ça,
c’est de la déconstruction!
Valeurs nouvelles. Voilà ce qui est tout à fait génial dans le
Nouveau Testament – il transforme le sens même d’« honneur, de pouvoir et de
gloire ». Ces valeurs du monde
ancien ne se trouvent plus à être manifester par la « gloire » de
Rome, la splendeur des palais impériaux, la force des légions et le fait que
les Césars avaient réussi à subjuguer le monde et à l’imposer leur volonté. Au contraire, ces valeurs se trouvent manifestées
– d’une manière tout à fait inattendue – à la croix d’un paysan galiléen
condamné. On retrouve ces valeurs également
au sein des petites communautés composées de ses disciples qui se rencontrent
souvent en secret pour le servir comme leur Seigneur. On n’oublie pas ces messagers audacieux qui
proclamaient sa seigneurie à un monde qui avait seulement connu le pouvoir de
l’épée et l’humiliation d’avoir été écrasé, à maintes reprises, par les empires
ainsi que par leurs dirigeants qui prétendaient être des dieux parmi les
mortels. Dans un tel monde, le fait de
valoriser l’humilité, la vulnérabilité et même la honte était en effet une
« folie » et une absurdité (voir 1 Cor. 1.18-25).
L’esclave divin. Chez Paul, on trouve une vision tout à fait radicale
de l’œuvre rédemptrice de Jésus. Dans le
deuxième chapitre de sa lettre « aux Philippiens », Paul reproduit un
poème au sujet du Jésus préexistant qui choisit de s’incarner et ainsi vivre une
« double descente » - d’abord, pour adopter le statut d’un
esclave, et ensuite, de subir la mort d’un esclave (rebelle), c.-à-d. de
se laisser crucifier (voir Phil. 2.6-11).
Seulement après avoir passé par tout ça, Jésus peut « remonter »
et réclamer ses prérogatives divines et recevoir « le nom qui est au-dessus
de tout nom ». Ce poème s’agit d’un
renversement de toutes les idées conventionnelles au sujet de Dieu. Cette vision s’agit d’une déconstruction
totale de la compréhension du pouvoir qui existait dans le monde ancien (en
fait, qui a toujours existée). Ce qui
est encore plus frappant, c’est que Paul nous exhorte d’adopter l’attitude
qui a poussé Jésus à « se dépouiller » (Phil. 2.5-7).
Un esclave de l’Esclave. Ayant instruit les Philippiens d’imiter l’« auto-dépouillement »
de Jésus, Paul va encore plus loin – il les invite à l’imiter lui (voir
Phil. 3.17; 1 Cor. 11.1). Paul s’est
donné comme but dans la vie de « ressembler à Jésus ». Au chapitre 2, Paul avait partagé le poème qui
décrit l’humiliation volontaire de Jésus par son incarnation et sa mort sur la
croix (2.6-11). Au chapitre 3, alors qu’il
mette les Philippiens en garde contre les « judaïsants » (qui
insistaient que la circoncision fût nécessaire pour devenir chrétien), Paul
leur décrit la « confiance dans ce qui vient de l’homme (la chaire) »
dont il avait auparavant comme Pharisien (3.4-6). Paul dit aux Philippiens qu’il a subi un
processus d’auto-dépouillement semblable à Jésus – en effet, il leur dit :
« A cause de Christ, j’ai accepté de perdre tout cela » (Phil.
3.8). Plus encore, Paul considère toutes
les choses qui lui avaient donner de la confiance ainsi qu’un statut élevé auparavant
comme de l’ « excrément »[1]
et une perte. Paul s’est détourné de
toutes les privilèges que son éducation religieuse juive l’avait conférés. Paul a fait ceci parce qu’il avait découvert,
en Jésus, le chemin qui conduit à la véritable gloire. Le chemin vers les hauteurs passe par la
vallée. Comme le Christ est descendu jusqu’aux
profondeurs de la honte et de la douleur, pour ensuite être exalté à la plus
haute place (2.9), Paul « poursuis sa course vers le but pour remporter le
prix attaché à l’appel que Dieu nous a adressé du haut du ciel »
(3.14). Pour Paul, Jésus est le standard
de la « perfection » (teleios), le seul membre de la race
humaine d’être exalté afin de partager la gloire même de Dieu (voir Rom. 3.23;
2 Cor. 4.6).
Esclave, tout comme Jésus. Le poème en Philippiens 2 nous dit que Jésus
s’est fait esclave, et c’est précisément comme ça que Paul s’identifie
au tout début de sa lettre – comme l’esclave du Messie.[2] Paul avait été une « étoile montante » parmi les Pharisiens; là, il se
considère l’esclave de Celui dont plusieurs de ses anciens collègues avaient
été complices de sa condamnation comme un blasphémateur. L’esclave d’un hérétique crucifié – Paul se
trouvait très loin de son statut antérieur comme savant dans les coulisses du
Sanhedrin. Cependant, Paul « se
vante » de son changement drastique de statut (voir Gal. 6.14). Paul, en fait, est un « esclave »
libre, un esclave volontaire; il a été libéré de son esclavage au soi, afin de
servir Jésus, et de servir tout le monde à cause de Jésus (voir 2 Cor. 4.5; 1
Cor. 9.19).
Obéissance
& souffrance. Dans les épîtres
du Nouveau Testament, les thèmes d’obéissance et de souffrance
reviennent, tout comme dans les Évangiles.
Paul est l’exemple ultime d’un Chrétien qui s’engage pleinement à suivre
Jésus jusqu’au bout – il est l’esclave de Christ. Un esclave n’a rien à prouver à
personne. Un esclave a juste à obéir
à son maître. Un esclave doit souffrir,
parce qu’un esclave doit faire ce que personne d’autre veut faire. Un esclave n’a aucun mérite; même s’il a du
succès, c’est simplement à cause qu’il a fait sa job (voir Lc. 17.10).
CONCLUSION: FAIRE DES DISCIPLES
Nous sommes appelés à faire des disciples. D’abord, nous sommes appelés à être
des disciples. Dieu nous a appelés, nous
dit Pierre, à souffrir en faisant le bien. Nous sommes appelés à obéir à notre
maître, qui nous envoie en mission. Dans
sa lettre aux Philippiens, Paul leur exhorte constamment de « se réjouir ». Alors qu’il leur écrit à partir de sa cellule
de prison, Paul est rempli de joie! Paul
vivait « la joie de guerre ». La
joie prend une autre saveur au milieu des souffrances et des difficultés, face
à des défis qui semblent parfois insurmontables. Notre mission s’agit bel et bien d’une « mission
impossible »; c’est précisément pour cela qu’on vit de la joie lorsqu’on
on voit Dieu accomplir l’impossible à travers nous.
Vous savez, le Dieu de la Bible est un
Dieu qui ne joue pas « selon les règles ». En fait, qui est plus fort que le Créateur des
cieux et de la terre? Et pourtant,
comment Dieu réalise-t-il son plan de salut pour le monde? Il envoie son Fils, qui s’incarne, qui s’approprie
la condition humaine – plus encore, la condition d’une esclave. Le Dieu tout-puissant se rend vulnérable
vis-à-vis ses créatures humaines, et devient la victime de la crainte, de l’arrogance,
de l’égoïsme, de la méchanceté humaine – bref, du péché. Le Fils de Dieu a subi la plus grande des
humiliations – la mort sur la croix. Jésus
a été complètement obéissant à son Père, et il a subi les
conséquences. Des fois, on parle de la
vie chrétienne comme si c’était une question de faire la bonne chose afin d’avoir
le « bon » résultat. Par
contre, les textes qu’on a vus aujourd’hui nous montrent que faire la volonté
de Dieu – la « bonne chose » - produit souvent des résultats qui ne
sont pas forcément agréables pour le disciple, pour l’esclave de Jésus. Souvent, c’est les souffrances du disciple
qui font avancer le royaume de Dieu plus que d’autre choses. Ceci n’est pas un message facile à accepter. Encore là, bien qu’on cherche souvent à
éviter la souffrance, bien que notre société cherche à nous permettre de la
contourner ou à la nier, reste qu’on va tous passer, éventuellement, par « la
vallée de l’ombre de la mort ». En
tant que Chrétien, nos souffrances ne sont jamais absurdes. Elles ont du sens lorsqu’on les associé à
celles du Christ, « celui qui a souffert pour nous, nous laissant un exemple,
pour qu’on suit ses traces ». Amen.

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